Le fleuve

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Le fleuve

Si un jour on m’avait dit qu’il n’y aurait plus rien, je ne l’aurais pas cru.
Si un jour on m’avait dit : tu vois là, toute cette vie ? Demain, elle aura disparu. Je n’aurais pu l’imaginer.

C’était une journée identique aux autres et, je le pensais, semblable à ce que seraient celle de demain et des autres jours qui suivraient. Les hommes et les femmes du village avaient le regard tourné vers leur vie, occupés à maintenir un cap dont il semblait impossible d’imaginer qu’il puisse être changé. Une ligne droite. Un objectif invisible et commun. Comme si un aimant à l’horizon du monde nous tirait dans une même direction, tous la même, inexorable. De toute façon c’était comme ça et rien n’allait changer.

Le fleuve, lui, attendait la marée.

Si un jour on m’avait dit qu’il n’y aurait plus rien, je ne l’aurais pas cru.

Un jour le capitaine avait donné le cap, c’était le bon, c’était le seul, c’était celui que chaque homme, chaque femme allait suivre. Le chemin, le plan de marche où était-il ? Jeté dans le fleuve. Il n’y en avait plus besoin. Il n’y avait plus à revenir dessus. Et depuis le bateau maintenait sa route, sans faillir.

Le fleuve, lui, attendait la marée.

Si un jour on m’avait dit qu’il n’y aurait plus rien, je ne l’aurais pas cru.

Pourtant il y avait bien eu des signes. Des petits choses auxquelles il avait été facile de ne pas prêter attention. Des soubresauts qui avaient bien touché quelques familles par-ci par là. On s’en attristait bien entendu. Le temps d’un instant peut-être le doute s’immiscait. Mais la trajectoire des hommes et des femmes ne flanchait pas. La course reprenait toujours, inéluctable.

Le fleuve, lui, attendait la marée.

Si un jour on m’avait dit qu’il n’y aurait plus rien, je ne l’aurais pas cru.

Pourtant on en avait vu passer des choses. Des temps immémoriaux, on se souvenait d’avoir vu le fleuve porter les rêves des femmes et des hommes. Son eau avait donné tout ce qu’elle pouvait donner : à manger, à boire, de quoi construire, de quoi fêter, de quoi avoir goût à la vie, de quoi vivre plus qu’il n’en fallait. Le fleuve avait relié les hommes et les femmes entre eux, il avait permis la découverte, le partage, l’échange et même les mariages. Longtemps il avait été respecté, craint, honoré. Et puis petit à petit, les choses avaient changé. Il fallait plus. Il fallait beaucoup plus. Il fallait faire mieux, plus grand, plus gros, plus vite. Il fallait maîtriser. Il fallait contrôler. Il fallait ne plus avoir peur. Le cap ne permettait aucun doute, on en était persuadé. Il fallait aller de l’avant.

Le fleuve, lui, attendait la marée.

Si un jour on m’avait dit qu’il n’y aurait plus rien, je ne l’aurais pas cru.

C’était une belle journée de printemps. Les dernières pluies remontaient déjà à quelques mois. On avait eu du beau temps. La douceur de l’air s’était installée comme pour de bon. On était bien. Rien ne changeait. Tout était là, il en allait ainsi et la météo ne faisait qu’appuyer cette impression d’évidence. Tout allait dans le bon sens, le cap était maintenu. On vivait bien, c’était plus facile, ça rapportait c’est sûr, rien ne pouvait contredire cela.

Le fleuve, lui, attendait la marée.

Si un jour on m’avait dit qu’il n’y aurait plus rien, je ne l’aurais pas cru.

Le gardien du fleuve pressentait ce qui allait se passer. Il le criait, il le chantait, il le murmurait à l’oreille de tous les hommes et les femmes : Le fleuve c’est de l’eau, des écoulements, une source d’innondation, un fleuve ça vit, il y a les marées, les entrées d’eau de mer, les apport d’eau douce de l’amont, les précipitations, la fonte des neiges, les niveaux d’eaux ne sont jamais les mêmes et les digues qui protègent les hommes et les femmes, leur constructions, leur activité agricole, toute une équilibre écologique qui dépend des niveaux du fleuve. Mais les hommes et les femmes ne voulaient pas comprendre. Les hommes et les femmes étaient devenus terre à terre, on écoutait plus les pêcheurs et le fleuve était devenu difficiles à percevoir, à comprendre, à ressentir. Alors on lui tournait le dos et on avançait, toujours tout droit.

Le fleuve, lui, attendait la marée.

Si un jour on m’avait dit qu’il n’y aurait plus rien, je ne l’aurais pas cru.

On n’avait rien vu venir. Le ciel, noir comme une terre brûlée là-bas sur l’océan, la pluie en rideau de pierre avançant, les torrents de montagnes enfiévrés de glace et le vent les points sérrés, rien de tout cela, on n’avait rien vu venir. Et le fleuve s’était mis à bouillir. Le fleuve s’était mis à bouillir et sa main serrait le cou du monde et ne relacherait plus. Il avait trop patienté le fleuve, il avait trop espéré, il avait trop attendu. En quelques secondes, tout, tout ce que les hommes et les femmes avaient construit s’était tu. Le fleuve bouillant, reprenait sa place et n’allait pas se retirer. Non, cette fois, c’était bien fini. L’eau. Le fleuve. Au dessus le ciel. Le silence.

Texte écrit pour la balade « Aturri / Adour » dans le cadre du projet « Cheminement » mené par la Cie Laguarte au Pays basque.

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