Retirada / Petit fils de l’exil

Que voulez-vous nous nous sommes aimés
Que voulez-vous nous nous sommes aimés - crédit : ingaproduction

Petit fils de l’Exil

On ne part pas toujours pour voir du pays, on part des fois pour s’échapper à soi-même ou pour se retrouver, on part pour chercher une vie meilleure, on part aussi pour fuir l’horreur. On s’exile. On rêve de liberté, de pays où l’on parle de liberté. Et on y est accueilli par des murs, des frontières renforcées, des contrôles, on y repousse, on y renvoie, on y refuse, on s’y replie, on y oublie.

En 1939, comme des centaines de milliers de républicains espagnols, devant l’avancée inéluctable des troupes fascistes de Franco, ma grand-mère partait de son pays, de sa Tierruca, ses Asturies, Gijón en Espagne, pour ne plus jamais y retourner.

Exil.

En 1983, faisant référence à une citation d’Emma Goldman (écrivain libertaire et féministe russe), ma grand-mère, Maria de los Angeles Benito y Fernandez, « n’était plus capable de rêver« . Alors elle nous léguait avant de partir, sur une K7 audio, une face A en français, une face B en espagnol, son témoignage, son exil, sa retirada.

Que faire d’un tel héritage ?

Petit fils de l’exil

En 2013, je décidais de traduire ma difficulté à me saisir de cet héritage, d’une histoire qui traversait la famille, les générations, mais qui restait muette. Cette K7 que je n’avais écouté qu’une fois à l’âge de 20 ans, je décidais de m’en saisir et de finalement en faire ma propre histoire, à travers ma forme d’expression, à travers un spectacle : QUE VOULEZ-VOUS NOUS NOUS SOMMES AIMÉS.

Pour cette pièce, j’ai écouté et réécouté le témoignage de ma grand-mère, son histoire, sa petite histoire et puis j’ai lu ce que je pouvais lire sur la grande histoire, j’ai lui aussi des choses sur le traumatisme de l’exilé, j’ai vu, j’ai entendu, j’ai ressenti, je suis allé au memorial du camps d’Argelès, et j’ai vu cette exposition d’enfants à qui on avait demandé ce qu’ils emporteraient eux si ils devaient partir de chez eux, 3 choses, si ils ne devaient prendre que 3 choses, ce serait quoi ? Et puis je suis allé sur la plage où des républicains sont morts de froid derrière des barbelés.

Et finalement j’ai essayé de mettre des mots sur mon trouble :

J’étais tout p’tit, j’me rappelle pas, rien que des bribes, los recuerdos, les souvenirs, même pas les miens, je ne sais pas, c’est une histoire, y’a pas d’empreinte, et pas de langue, rien que des bribes, tout vaporeux, c’est des racines, c’est une histoire, on se l’a dit, on ne sait plus, on s’ rappelle pas, no recuerdos, et puis des bribes, la grande histoire, et puis la sienne, et ça construit, comme un puzzle, mais sur une jambe, une jambe puzzle, en jaune et rouge, du noir dedans, d’abord un pied, les doigts, les ongles, les p’tits détails, los recuerdos, même pas les siens, puis les contours, tout se ressemble, rien n’est palpable, une forme informe, mais ça construit, puzzle de chair, rien que des bribes, no recuerdos, enfin la jambe, qui se dessine, esquisse de trait, nouvel appui, identité, puzzle d’idée, d’abord un pied, les doigts les ongles, puis les contours, une forme informe, enfin la jambe, jambe puzzle, et tout autour, voir qu’est-ce qu’il y a, c’est l’horizon, là, les nuages, et vient le ciel, cielo azul.

Et puis un détail qui remonte : un Toro Noir posé fièrement sur le meuble de la cuisine, et puis des Castagnettes rouge à fleur placées à ses côtés… reliques de pacotilles pour se souvenir, se rappeler, marquer les mémoires à venir, un Toro noir et des Castagnettes rouges, fenêtre sur Tierruca toujours debout et nous avec, adelante, siempre adelante !

Pour ce bout d’Espagne volé, comme on vole une pomme sur l’étal, croquer dedans et prendre la vie en pleine gueule, pour ce bout d’Espagne volé, si je devais m’enfuir là, maintenant, tout de suite pour sauver ma vie, et que je ne pouvais emmener que 3 objets avec moi, qu’est-ce que je prendrais ?

Captation du spectacle QUE VOULEZ-VOUS NOUS NOUS SOMMES AIMÉS :

(Plus d’info sur le site de la HOP[E] COMPAGNIE).

QUELQUES RENSEIGNEMENTS UTILES

A VISITER

A VOIR

A LIRE

  • Exil – Témoignages sur la guerre, les camps et la résistance au franquisme – Progreso Marin
  • Les espagnols et la guerre civile – Michel Papy
  • Ecrits d’exil – Album d’art et de littérature dans les camps d’Argelès – Jean-Claude Villegas
  • Chemin de l’Exil – Essai sur la psychanalyse de l’exil – Lya Tourn
  • Le temps des cerises / Les noces de Guernica – Boro reporter photographe : Série de Frank et Vautrin

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